Crise du dollar américain

Quel sens à donner au
« sérum monétaire américain »

  

INTRODUCTION

   Une étude que j’ai développée portant sur les finances et les hydrocarbures a paru dans le journal algérien « El Watan » du lundi 11 septembre au 16 septembre 2000 dans la rubrique IDEES-DEBAT, sous le titre  « L'euro dans le nouvel ordre monétaire mondial ».   
  Légèrement remaniée en mars 2008 dans le site « Etudes et Prospectives. Relations internationales » ou www.medjdoub.com,  mettant en exergue le conflit qui oppose les deux rives de l’Atlantique sur le plan monétaire depuis des décennies, le titre d’ailleurs de cette étude a été repris et intitulé comme suit « PETROLE  ET FINANCES. Guerre monétaire entre les deux rives de l’Atlantique », force aujourd’hui de constater que l’envolée du baril de pétrole n’a pas duré 6 mois, un an, voire deux ans comme je l’ai écrit en 2000, mais bien plus, « près de neuf ans depuis le lancement de l’euro en 1999 ». De plus le baril a atteint un record de plus 111 dollars en mars 2008 tandis que l’euro s’est fortement apprécié et se rapproche d’un record absolu, un euro pour 1,60 dollar. Un autre intrus est venu compliquer la donne monétaire, c’est la monnaie chinoise, le yuan. Le taux de change du yuan ne reflète pas les fondamentaux de la Chine. Enfin la crise immobilière survenue aux Etats-Unis (crise des subprimes) à l’été 2007, conjuguée aux cumuls des déficits courants américains depuis 1990, rend la situation économique mondiale encore plus confuse.

1. Un découplage de l’économie mondiale ?

  Le cours de l’économie américaine laisse perplexe, une tendance bizarre se manifeste, faisant l’objet de nombreuses controverses critiques, tant scientifiques qu’empiriques. Le besoin d’indicateurs de la politique conjoncturelle américaine provient du souci qu’ont les économistes à évaluer cette politique et son pendant, l’économie mondiale, dans le temps. Or les indicateurs macro-économiques qui apparaissent sur le plan théorique et pratique, n’apportent pas d’éclairage suffisant pour comprendre l’évolution de l’économie mondiale, tant les données qui ressortent sont contradictoires.
  On parle par exemple, aujourd’hui, de perspectives retournées pour les économies occidentales. En effet, la crise financière, l’appréciation excessive de l’euro et le durcissement des conditions de crédit font peser des menaces sur la pérennité de l’activité eurolandaise et américaine. Tandis que les autres économies en particulier celle des pays émergente, connaissent, elles, une phase de croissance durablement forte. Chacune avec ses forces, résistent au ralentissement des économies occidentales. Ainsi, les pays d’Asie sous la houlette de la Chine, l’Amérique latine profitant d’une stabilité politique,  les pays d’Europe de l’Est, bénéficiant d’une meilleure intégration à l’économie continentale, et enfin ceux du Moyen Orient et de la Russie (plus généralement tous les producteurs de matières premières), profitant de la manne pétrolière pour dynamiser leurs économies, deviennent moins dépendants de l’activité économique américaine. Nombre d’experts de la donne mondiale y voient là, un début de découplage entre la croissance mondiale et la consommation américaine. Si cette approche peut paraître plausible, il reste toutefois que beaucoup d’ombres peuvent affecter ce tableau optimiste.

2. Approche pragmatique

  Mis à part les analyses optimistes ou pessimiste sur l’évolution de la donne économique mondiale des experts de tout horizon, n’y a-t-il pas une vision plus simplifiée, plus pragmatique, plus parlante, sur ce puzzle complexe de forces économiques, financières et monétaires émanant de différents continents. Elles s’entremêlent à l’intérieur d’une même œuvre – le commerce mondial – dont les liens parfois obscurs confèrent à l’ensemble un aspect souvent peu lisible surtout sur le plan monétaire.
  En schématisant l’évolution, en dissociant les facteurs de l’ensemble, allant du simple au complexe, de visions partielles à la vision globale, ne peut-on rendre compte d’une meilleure idée des forces en présence, même si les mots empruntés pour décrire les phénomènes peuvent paraître choquants.
  Ceci étant, usons des vertus de la méthode pragmatique, des mots dont le sens ne saurait être contesté s’il entraîne l’adhésion et la conviction dans ce qui meut les places et marchés financiers et monétaires dans le monde.
  Tout le monde ou du moins ceux qui suivent le cours de la monnaie américaine, se rappellent que, depuis la fin 2002, le dollar US s’est fortement déprécié face à l’euro. Ce qui s’est traduit par une fuite considérable de capitaux, en particulier européens hors des Etats-Unis, et ceci est compréhensible compter tenu de la crainte de pertes de change de la part des investisseurs étrangers. Cette fuite, on s’en souvient, a été remplacée massivement par des capitaux venus d’Asie et du Proche-Orient (surtout des pays arabes).  L’économie américaine a pu continuer sa croissance et régler ses déficits commerciaux et budgétaires par ce qu’on peut appeler une « anomalie monétaire ». Pourquoi « anomalie »? Ceci est dit dans le sens que le soutien de la croissance américaine a été maintenu artificiellement d’abord par la consommation nationale, évaluée à plus de la moitié du PIB américain, ensuite par le secours de ces capitaux pour le renflouement de la balance commerciale et budgétaire américaine. De plus cette « anomalie » est générée aux Etats-Unis même puisque ce pays en est l'émetteur. Non pas que le dollar est une « anomalie » mais il l'est devenu par le rôle qu’il joue dans la transmission de la « fièvre monétaire  et  financière » dans le monde.
  Les pays d’Asie dont la Chine et le Japon, ont besoin du marché américain pour doper leur croissance, leur souci est que le marché américain soit maintenu solvable, d’où cette frénésie asiatique de placer les excédents commerciaux en bons de Trésor américains. Il en va de même pour les pays du Proche-Orient, incapables de consommer leurs excédents financiers, issus de leurs recettes pétrolières en investissements économiques (mis à part de grands travaux publics), ils se tournent tous vers le marché américain.
  De 2003 à 2007, l’ampleur de ce dopage monétaire a entraîné une fièvre aux Etats-Unis, pour se terminer à l’été 2007 en une crise immobilière et financière considérable. L’injection monétaire par les institutions centrales pour s’opposer à la crise financière, s’il atténue le ralentissement économique, ne fera à vrai dire que prolonger cette fièvre. Pour la première fois, en sus du pétrole et l’or, cette fièvre s’étend aussi aux matières premières. L’injection monétaire par les Banques centrales (la BCE et autres Banques centrales européennes suivent la FED américaine) n’ayant pas d’autres choix que se loger partout où il y a déséquilibre. Or, les matières premières avec la forte baisse du dollar ne peuvent que se réajuster à la nouvelle donne monétaire. Mais, dès que le prix des matières premières sera ajusté au cours du dollar, une injection encore plus massive de dollars va inévitablement à terme corrompre même ceux qui sont considérés comme sains, c’est-à-dire les pays émergents au sein desquels la Chine occupe une place centrale, eu égard aux excédents de la balance commerciale. La fièvre alors sera mondiale. Les matières premières n’auront pas d’autres alternatives que de monter pour atteindre encore d’autres sommets. On parle déjà du cours du métal jaune qui peut s’envoler à 2000 dollars, un cours du baril qui peut dépasser les 200 dollars et un euro qui peut valoir  deux dollars et plus.
  Qu’en est-il de cette « anomalie monétaire » ? L’Amérique guérira-t-elle le mal par le mal. Une « anomalie monétaire » peut bien se remédier par elle-même. A force d’injecter, il n’y aura plus rien à injecter, toute injection a des limites car le résultat apparaîtra à la longue vain. Le « sérum monétaire » ne pourra plus jouer, car il s’agit bien d’un « sérum » que les Banques centrales occidentales utilisent pour ranimer leurs économies. Cela a pu jouer avant, dans les crises passées, la crise de confiance des banques commerciales et d’affaires a pu être dépassée par des injections monétaires massives. Aujourd’hui l' « anomalie monétaire est utilisée par l ’Asie », puisqu'elle la retourne à l'Occident sous forme de reconnaissance de dettes, générant ainsi de graves déséquilibres dans le monde. Il y a de fortes chances que le « sérum » et l' « anomalie monétaire » se confondent pour constituer un mélange détonant redoutable. La crise du dollar déclenchera alors un processus irréversible.

3. Vers une « confrontation » ?

  Ceci étant, que sortira-t-il de ces deux vents qui sont les mêmes et en même temps contraires ? Y a-t-il un fil d’Ariane dans ce jeu de forces contraires ? Et si, en dépit de tout, en sortant de ce raisonnement, que ce n’est finalement qu’un mouvement « vers une homogénéisation économique » du monde. Comme il en va dans le rapprochement des cultures et des sociétés ? Et qu’il ne s’agit pas de « confrontation » entre les grands pôles économiques.
  Et si nous allons vers « une confrontation » comme le suggèrent certains « bien-pensants » ? De quelle « confrontation » parle-t-on ? Quand on sait qu’une puissance comme l’ex-URSS avec tout son arsenal a été mis en échec en Afghanistan. Elle a même perdu la guerre en Afghanistan. Deux années après, la puissance mondiale a éclaté, l’URSS n’existait plus.
  Il en va de même pour la première puissance mondiale en Iraq. Les Etats-Unis vivent un autre désastre depuis le Vietnam. En Afghanistan, cette superpuissance avec la plus grande organisation du monde – l’OTAN, une coalition de Puissances économiques et militaires – a pris la relève. Bientôt huit ans, cette superpuissance et sa coalition n’arrive pas à vaincre, n’arrive pas à pacifier ce pays. Une poignée de talibans mal armés mettent en échec l’aventure occidentale. Pourquoi ? Il y a matière à réfléchir, les raisons ne manquent pas pour comprendre le revers stratégique. Il y a probablement faillite de la politique menée dans ce pays. On ne pacifie pas un pays avec les armes. Qu’en adviendra-t-il de cette aventure occidentale ? La question reste posée, surtout pour l’Occident.
  En revenant à une « confrontation », la question est-elle sérieuse ? Tout le monde sait qu’une « troisième guerre mondiale » au sens propre du terme, est interdite à l’humanité. Ce n’est plus comme en 1914-1918 ou 1939-1945, où l’humanité a vécu un calvaire de plusieurs années de guerre. Une « troisième guerre mondiale » se jouerait en un jour « J », en une heure ou quelques heures « H » et non des jours ni des mois ni des années. En ce court temps qui durerait une heure voire quelques heures, avec les arsenaux nucléaires dont disposent les deux superpuissances + la Chine, ce sont des dizaines ou des centaines de villes, surtout des mégapoles, qui disparaîtront de la surface de la terre. Ce qui implique que des centaines de millions d’être humains disparaîtront… en ce jour « J ». Ce sera tout simplement l’apocalypse.
  C’est pourquoi on ne peut parler de « confrontation » à cette échelle, l’être humain que nous sommes ne peut croire un instant que l’être humain va s’autodétruire. Il reste cependant cette possibilité de « troisième guerre mondiale » mais non dans le sens apocalyptique mais plutôt dans le sens économique. Pour cela, il faut se rappeler que la Première Guerre mondiale et son pendant, la Deuxième Guerre mondiale, ont eu pour origine les dissensions qui ont existé dans le camp occidental sur la mainmise des colonies d’Afrique, d’Asie, etc. Ce camp était déchiré par les ambitions des uns et des autres, tous aspiraient à s’étendre, à conquérir, à coloniser des territoires et des peuples. C’est cette course vers l’extension, l’enrichissement et la domination qui a engendré les ressentiments, la discorde, la haine au sein de l’Occident et qui a fini par la guerre. Deux guerres mondiales ont suivi, qui ont affaibli l’Occident, mis fin aux rancoeurs internes et prôné une « Union », celle-ci s’est accomplie aujourd’hui. Bien sûr,elle a permis aussi aux peuples assujettis de se relever du joug de la domination et d'accéder à l’indépendance.

4. Une « troisième guerre mondiale »

  Six décennies passées depuis le deuxième conflit mondial, l’Asie émerge en grand pôle économique et financier. Aujourd’hui l’Inde et surtout la Chine occupe le devant de la scène économique mondiale. De son côté, depuis la chute du « Mur de Berlin » et son élargissement aux pays de l’Est, l’Europe cherche à recouvrer un statut de Puissance mondiale. C’est ainsi que, rétive à la domination monétaire américaine, elle cherche, en lançant l’euro, la monnaie unique, à se libérer de la tutelle monétaire américaine. Mais ce faisant, elle ouvre la boîte de Pandore.
  Une véritable guerre économique, financière et monétaire, oppose, de manière insidieuse, depuis 1999 les tenants de l’ordre mondial. Cet ordre mondial, il est vrai, est en mutation. La question qui se pose, comment sortira-t-il ce nouvel ordre mondial ? Sous quel visage, difficile à prévoir. Une chose est certaine, cette « guerre insidieuse » peut être assimilée à une « troisième guerre mondiale », une guerre mondiale d’un nouveau genre. N’a-t-on pas assimilé la « guerre froide » comme une « troisième guerre mondiale » ou la « guerre contre le terrorisme » en 2001 comme la « quatrième guerre mondiale ».
  Quand Francis Fukuyama, du Département d’Etat américain, parti du mythe de la « fin des idéologies » avec la chute du « Mur de Berlin », prôna en 1989 un autre concept, « la fin de l’Histoire », il y a, en vérité, une part de vérité dans tout concept formulé, sauf que ce qui est dit peut s’appliquer à autre chose que ce qu’on croit dire. Ce qu’on peut comprendre dans ce nouveau dynamisme du monde, c’est que la civilisation occidentale qui a longtemps dominé, est en train d’être supplantée non par une autre civilisation, mais par précisément un nouveau dynamisme fait de toutes les civilisations, et dominé par de nouvelles visions géoéconomiques. Le monde est devenu global, l’Occident est astreint non à se plier mais à contribuer pour son propre bien être aux nouvelles lois historiques. Il n’a d’autres choix que de transcender sa peur de l’autre, de s’ouvrir, car personne aujourd’hui ne peut vivre en repli, tant les risques sont forts de perdre ses repères.
  C’est précisément à cette problématique dans l’horizon de ces questions brûlantes qu’il faut porter l’analyse, chercher le sens de l’évolution du monde en ce début de troisième millénaire. Sinon comment comprendre ce qui sera, si le monde ne fait que suivre les aléas de ses pulsions, de son histoire, sans chercher à comprendre cette histoire, son histoire.

Hamed MEDJDOUB
31 mars 2008

 

 

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