De la guerre de Corée au choc des civilisations

   

L'histoire revisitée...

 

SECTIONS
  1. Le parallélisme entre les deux guerres
  2. Recul de l’empire en Asie
  3. Turbulences géopolitiques aux Proche-Orient et Moyen-Orient
  4. Les contradictions américaines
  5. L’antinomie dans la thèse de Samuel Huntington
  6. L’aire arabo-persique islamique
  7. Conclusion
   

     

Huntington oublie que le monde d’aujourd’hui n’est plus le monde d’antan, l’économie et même la militarisation sont globalisées. La puissance américaine repose sur plusieurs centaines de bases essaimées dans le monde, ces bases et ces flottes de combat sont des sentinelles avancées qui veillent sur l’ordre américain. Pour financer armadas, arsenaux et bases-vie dans le monde, cette puissance US passe obligatoirement par l’ouverture économique de son marché aux pays alliés et non alliés. Le paradoxe de cette puissance est que, sans le déficit et sans financement extérieur, on ne voit vraiment pas comment la militarisation (selon Samuel Huntington) pourrait être soutenue. Cette synthèse « de consommer moins mais se militariser plus » supposée se résoudre par un clash de civilisations est tout simplement « impossible ». Pour qu’elle soit possible, il faut que la puissance américaine tire d’elle-même sa puissance militaire, c’est-à-dire ne finance pas ses déficits commerciaux et budgétaires par précisément les « Etats confucéens et islamiques ». On ne peut, d’un côté, demander aux Chinois et aux Arabes des milliards de dollars pour financer le déficit en « consumérisme » et le déficit dû au « financement de ces 725 bases américaines dans le monde », de l’autre, leur déclarer le « choc de civilisations ».

   
 

Medjdoub Hamed
Chercheur

 

De plus en plus, on établit des liens entre les guerres du Vietnam et d’Irak. Cette question taraude les esprits... Prié de dire s’il était d’accord avec un éditorialiste(1) du New York Times qui avait affirmé que les violences actuelles en Irak étaient « l’équivalent djihadiste de l’offensive du Têt », George Bush a répondu : « Il pourrait avoir raison. »

« Il est évident qu’il y a une augmentation du niveau de violence et nous nous dirigeons vers une élection », a dit Bush. Il faut rappeler que l’offensive du Têt, (janv-févr 1968), qui a été couronnée par la brève occupation de l’ambassade des Etats-Unis à Saigon par des rebelles, était une offensive surprise destinée à marquer les esprits. Bien que les rapports américains sur la guerre étaient toujours optimistes, cette offensive en démontra la vanité et coûta la présidence aux démocrates.

Il s’agissait dorénavant de finir la guerre sans perdre la face. La guerre se prolongea cependant quatre années encore. Un cessez-le-feu est enfin signé le 27 janvier 1973. A l’occasion de la visite du président Bush au Vietnam, où il doit assister au Forum de coopération économique Asie-Pacifique (APEC), son conseiller Stephen Hadley(2) pour la Sécurité nationale a reconnu que ce déplacement à Hanoï pourrait conduire certains à établir des liens entre ce qui se passe en Irak et la guerre du Vietnam. Mais le conseiller conteste cette comparaison, soulignant que le soutien des Américains pour l’action militaire en Irak reste largement supérieur à celui dont bénéficiait la guerre du Vietnam. A l’époque, a-t-il fait valoir, les projets de retrait des troupes faisaient craindre la chute d’autres régimes dans la région, pas une poussée du terrorisme mondial. « Les discussions tournaient autour de l’effet domino », a-t-il expliqué. « Mais personne, je crois, ne pensait que cela pourrait représenter un danger pour le territoire des Etats-Unis. » « L’Asie du sud-est est une région où l’on relève une présence terroriste active liée à Al Qaïda que nous nous employons à faire reculer avec nos partenaires », a-t-il observé. « C’est aussi une région où des défis transnationaux existent en matière de santé, notamment pour la grippe aviaire. »

Quelle que soit l’appréciation, il faut se rendre à l’évidence, le Parti républicain a perdu les deux chambres du Congrès lors des élections de mi-mandat de novembre 2006. La poursuite de l’insurrection, la guerre civile et le bilan croissant des pertes américaines en Irak ont érodé la confiance des Américains en George Bush. Et il paraît désormais impossible pour le président américain d’échapper aux comparaisons. Ce revers, perçu comme un signe du mécontentement des électeurs américains face à la conduite de la guerre en Irak, a conforté dans leur analyse les observateurs jugeant que Bush est désormais empêtré dans son propre Vietnam.

1. Le parallélisme entre les deux guerres

Objectivement, on peut citer des points de similitude que nombre d’analyses d’observateurs n’ont pas manqué d’établir.

Tout d’abord, la cote de popularité du Président reste bloquée sous les 40%, comme celles de ses prédécesseurs Lyndon Johnson et Richard Nixon lors de la guerre du Vietnam. Les sondages montrent en outre qu’une majorité d’Américains considère désormais la guerre en Irak comme une erreur. Les consultations de George Bush avec la commission bipartisane chargée de présenter des solutions pour stabiliser l’Irak coprésidée par James Baker, ancien secrétaire d’Etat et par l’ancien parlementaire démocrate Lee Hamilton renvoient également à la période de la guerre du Vietnam. Vers la fin de son mandat, Lyndon Johnson s’était pareillement tourné vers d’anciens responsables pour obtenir leurs conseils sur la situation au Vietnam. Les difficultés américaines au Vietnam avaient été largement imputées au secrétaire à la Défense de l’époque, Robert McNamara. Celles désormais rencontrées en Irak sont attribuées à Donald Rumsfeld, un faucon placé par Bush à la tête du Pentagone.

L’Administration américaine souhaite désormais s’appuyer sur l’armée irakienne pour garantir la stabilité du pays et ainsi commencer le rapatriement des forces américaines. Richard Nixon avait entrepris une politique similaire en 1969, appelée la « vietnamisation ». Six ans plus tard, Saïgon tombait aux mains des communistes. La vieille « théorie des dominos » reprend également de la vigueur. Au Vietnam, il s’agissait d’enrayer la propagation du communisme en Asie. Cette fois, le président américain prévient que l’Irak pourrait devenir le premier d’une série de pays arabes à sombrer dans le « terrorisme islamique». Enfin, Stephen Hadley reconnaît que les craintes américaines liées à un Vietnam communiste ne se sont jamais concrétisées. Mais contrairement à l’Irak, ajoute-t-il, personne ne pressentait alors de « danger manifeste et présent » contre les Etats-Unis. Et si ces prémisses sont vraies, que le combat mené en Irak est le même que celui qui fut mené au Vietnam et même... en Corée. Un combat contre les visées impérialistes américaines. De plus, pourquoi cette comparaison aujourd’hui ? Que laisse-t-elle percevoir ? Et si, pour comprendre, on se rafraîchissait aux sources de l’histoire.

2. Recul de l’Empire en Asie

Le 12 mars 1947, les Etats-Unis, pour faire barrage au communisme soviétique, adoptaient la politique de l’« endiguement » (containment). Inspirée par Truman, cette politique proclamait que les États-Unis interviendront économiquement ou militairement lorsqu’ils le jugeront nécessaire afin de préserver leurs intérêts stratégiques ou économiques. C’est ainsi qu’en septembre 1950 se déclencha une guerre des plus meurtrières que connut l’Asie. Le total des pertes en vies humaines (tués, disparus et blessés) s’éleva à 2 415 600, selon les sources des Nations unies.

Presque un demi siècle après la fin des combats, la guerre de Corée n’est pas officiellement terminée. L’armistice doit encore être remplacée par un traité de paix. Dans cette guerre, le Sud n’a connu qu’une brève période d’angoisse au dernier trimestre de l’année 1950, alors que le Nord dut supporter trois années de bombardements intensifs venant s’ajouter à l’offensive terrestre de Yalu. Expliquant la « mentalité d’assiégé permanent », Carter Eckert, directeur du Centre Harvard pour les études coréennes, soulignait : « Toute la population a vécu et travaillé dans les caves artificielles souterraines durant trois ans afin d’échapper aux attaques implacables des avions américains dont n’importe lequel, du point de vue nord-coréen, était susceptible de porter une bombe atomique(3) ».

Pourquoi cette guerre en 1950 ? Elle n’est pas venue ex nihilo..., mais résultait bien de considérations géopolitiques et stratégiques précises de l’époque. La « longue marche » de l’Armée rouge, victorieuse, a permis à Mao Tsé-toung de proclamer le 1er octobre 1949 à Pékin l’avènement de la République populaire de Chine.

Parallèlement, au deuxième semestre 1948, les deux Corée furent créées : la République de Corée du Sud (15 août 1948) reconnue par les Etats-Unis, la Chine nationaliste et la Grande-Bretagne, la République populaire de Corée du Nord (18 septembre 1948), reconnue par l’URSS et ses alliés, ainsi que par la Chine populaire. Une ligne de démarcation, le 38e parallèle, fut transformée en frontière politique hermétique, entérinant la partition de la péninsule. Le 12 janvier 1950, Dean Acheson, secrétaire d’Etat américain, déclara devant la presse : « Le périmètre de Défense des Etats-Unis va des îles Aléoutiennes au Japon », ce qui excluait la Corée et Taiwan. Deux mois après, le général Mac Arthur s’exprimait dans le même sens au cours d’une interview. En juin 1950, la Corée du Nord, encouragée sans doute par ces déclarations, lançait une offensive générale vers le Sud. Le piège se refermait sur la Corée du Nord, qui va l’isoler du reste du monde pendant plus d’un demi-siècle.

Si la guerre de Corée se termine avec l’armistice le 27 juillet 1953, dans la péninsule indochinoise, la défaite écrasante de la France à Diên Biên Phu, en pays thai, le 7 mai 1954, sonne le glas aux colonies françaises (Laos, Vietnam, Cambodge). Les accords de Genève érigent le 17e parallèle en une « ligne de démarcation militaire provisoire » entre deux zones, au Nord, la République démocratique du Vietnam, au Sud, l’Etat du Vietnam et l’Union française. De plus en plus effacée, la France, en 1955, est évincée et remplacée par les Etats-Unis au Sud-Vietnam. Comme en Corée, les Américains projetaient de contenir l’expansionnisme soviéto-chinois. En 1957, les résistants du Vietminh au Sud se rebellèrent contre les exactions du régime sud-vietnamien.

Le Vietnam du Nord, ne pouvant rester passif devant l’annihilation progressive de ses partisans au Sud et la consolidation de la division du pays, décida de soutenir l’insurrection. Une nouvelle guerre oppose le Vietnam du Sud au Vietnam du Nord. Deux périodes marquent ce nouveau conflit.

De 1957 à 1964, répressions et guerre sous la houleffe des puissances antagonistes se font de part et d’autre du dix-septième parallèle. A partir de 1964 jusqu’à 1973, les Etats-Unis, devant l’échec des opérations militaires, l’instabilité du régime de Saigon et l’extension de la guérilla du FNL (Vietcong), engagent leurs forces au Vietnam. L’incident controversé des 2 et 4 août 1964 (attaque du contre-torpilleur américain Maddox), servira de prétexte pour justifier l’entrée en guerre des Etats-Unis contre le Vietnam du Nord. Cet engagement américain devait éviter au Viêtnam du Sud de tomber dans le giron communiste. Comme en Corée, une guerre totale (excepté les armes nucléaires) est menée par les Américains. Bombardements massifs, au napalm, aux défoliants (utilisés sur le Vietnam du Nord pour priver les forces du FNL du camouflage offert par la jungle, mais aboutissant à des dévastations de campagnes et abandon des rizières), troupes aéroportées, etc. Les attaques aériennes au Nord provoquèrent la destruction des villes, localités et complexes industriels, mais la dispersion de la population, la discipline et la détermination de la guérilla vietnamienne déjouèrent le plan américain qui visait à provoquer, par la terreur, l’effondrement du front intérieur. En janvier 1968, l’offensive du Têt qui pénétra jusqu’au centre de Salgon, amena l’Administration américaine à rechercher sérieusement une issue diplomatique. En effet, devant l’absence de perspective sur le terrain, l’effort de guerre américain n’ayant permis aucune évolution positive, il devenait possible que les Etats-Unis subissaient un effondrement de leur politique d’agression menée contre le Vietnam, et, par conséquent, une défaite face au Vietcong.

Le 1re novembre 1968, le président Johnson mit fin aux bombardements sur le Vietnam du Nord. Bien qu’une conférence vietnamo-américaine s’ouvrait à Paris le 13 mai 1968 pour négocier la fin de la guerre, les combats allaient durer encore quatre années au sud du Vietnam. Enlisés, des pertes matérielles et humaines sans commune mesure avec le passé contre une moitié d’un petit pays la superficie totale du Vietnam est de 331 000 km2 les Américains ne pouvaient se résoudre à reconnaître la défaite la plus lourde de leur histoire. La guerre d’ailleurs s’étendra même au Cambodge et au Laos.

Il aura fallu d’autres événements sur le plan économique, financier et monétaire dès 1970 les Européens remettent en cause la prédominance du dollar pour que les Américains s’emploient à mettre fin à la guerre. Ces problèmes d’ordre économique accélèrent le processus et bouleversent les relations internationales. Ainsi, sur le plan monétaire, le 15 août 1971, Nixon mit fin à la convertibilité or du dollar, cela veut dire tout simplement que les Etats-Unis n’ont plus la contrepartie en or aux dollars qu’ils émettent.

Sur le plan des relations internationales, deux visites vont se succéder. La première visite officielle d’un président américain Nixon en Chine en février 1972, avec une concession de taille : la République populaire de Chine remplace, en 1971, Taiwan aux Nations unies. En mai 1972, une visite officielle en URSS, première dans l’histoire, elle se conclut par un important accord sur la limitation des armements nucléaires stratégiques (SALT). En janvier 1973, les accords de Paris mirent fin en principe aux combats entre le Vietnam du Nord et le Vietnam du Sud, les Etats-Unis continuent néanmoins à fournir une aide à son allié du Sud mais s’engageant à ne plus intervenir militairement. Au printemps 1975, l’effondrement soudain du régime sud-vietnamien se solde par un désastre géopolitique immense pour les Etats-Unis, c’est le « syndrome vietnamien » qui va affecter longtemps l’Amérique. Le total des pertes en vies humaines (tués, disparus et blessés) s’élève à 3 400 000, le pays est dévasté.

Ces deux guerres terribles n’auront fait que dresser Coréens contre Coréens, Vietnamiens contre Vietnamiens, comme toutes les guerres impérialistes qui ont précédé. Si la seconde s’est achevée avec l’indépendance et l’unification du Vietnam, la première, ironie de l’histoire, va amener Pyongyang après un isolement de plus d’un demi-siècle, à rebaffre en 2006 les cartes de l’Asie.

En faisant éclater le verrou nucléaire essai nucléaire réussi le 9 octobre 2006, elle remet en cause l’équilibre des rapports des forces au niveau planétaire. D’abord en Asie, en incitant la Corée du Sud et le Japon à revoir leur stratégie en matière nucléaire, et à s’inscrire à terme dans la parité nucléaire avec la Corée du Nord, ensuite aux Etats-Unis, en initiant une réflexion sur la viabilité du parapluie nucléaire en Asie. Si une course aux armements nucléaires s’enclenche en Asie - elle est très probable et la réunification des deux Corée devenant effective, les Etats-Unis n’auront d’autres alternatives que de revoir le déploiement de leurs forces dans le monde (y compris leurs bases américaines implantées dans le nord-est asiatique).

3. Turbulences géopolitiques aux Proche-Orient et Moyen-Orient

L’année 1973 va montrer aux Américains qu’ils ne sont pas encore au bout de leurs peines. Les événements qui ont lieu au Proche-Orient dès 1967 sont éclairants à plus d’un titre. Le 5 juin 1967, à l’aube, Israël mène une « guerre préventive » contre le monde arabe. L’armée israélienne anéantit en « deux heures » toutes les aviations arabes. Du côté égyptien, on dénombre, selon les journaux de l’époque, 400 avions cloués au sol. Grâce à l’aide militaire des Etats-Unis, Israël a quadruplé sa superficie aux dépens de l’Egypte, de la Jordanie et de la Syrie. La défaite a bouleversé le monde arabe, elle n’aura que ravivé plus la blessure de 1948. Peu au fait des méthodes modernes de combat, l’impréparation militaire des pays arabes consacre le mythe d’un Israël invincible.

En plus de ceffe fiction, une fracture idéologique oppose pays progressistes arabes contre pays conservateurs arabes dans un contexte d’une véritable « guerre froide interarabe ». Malgré ces vicissitudes et l’adage qui dit que les Arabes se sont mis d’accord pour ne pas être d’accord, l’imprévisible, l’impensable arrive ! Le 6 octobre 1973, la guerre du Kippour est déclenchée par les Arabes. Une armée égyptienne, sûre de sa logistique, de sa préparation militaire, traverse en quelques heures le canal de Suez, cet obstacle naturel doublé d’une ligne fortifiée (ligne de Bar-Lev), une ligne « Maginot » jugée infranchissable, est défoncée. Il va de même pour la Syrie qui enfonce tout le dispositif de sécurité israélien sur le Golan et s’apprête à déferler sur la Galilée, région occupée depuis 1948. La suite de la guerre est connue, Israël ne doit le revers causé à l’Egypte dans la partie sud du territoire égyptien que grâce à l’appui logistique en armement, en munitions et en renseignements de son puissant allié américain.

Ce succès arabe, certes, consacre la fin du mythe de l’invincibilité d’Israël, cependant il affecte profondément les Arabes.

Laissant la cause palestinienne au second plan, les pétrodollars aidant, la nuit de noces se termine entre Arabes. L’Egypte, par exemple, ne cherchera plus que son intérêt national : « Récupérer ses champs pétroliers d’Abou Rodels et le Sinal ». La realpolitik de Kissinger aidant, le pragmatisme l’emporte sur les aspirations révolutionnaires. Egyptiens et Israéliens s’engagent sous la houlette des Etats-Unis dans un processus qui les mènera aux accords de Camp David en 1978.

La division arabe aura des conséquences terribles. Dès 1975, les Palestiniens sont enfermés dans le huis clos libanais qui, quinze années durant, déchirera le Liban. Souffrances, sang et larmes seront le lot de toutes les communautés libanaises : chrétiens contre sunnites, druzes et chiites contre chrétiens, chrétiens contre chrétiens, chiites contre chiites, comme il l’est aujourd’hui en Irak.

Dès 1979, trois autres événements d’importance égale sinon plus s’ajoutent à ce conflit. Le premier fut la Révolution iranienne, celle-ci n’a pas été accidentelle. Il faut rappeler qu’après le renversement de Mossadeq par une action conjointe des services secrets britanniques et de la CIA en 1953, British Petroleum (BP) obtenait un contrat-bail (appelé communément régime de concession) pour une durée de 25 ans. En 1978, les droits pétroliers accordés à un consortium d’entreprises anglo-américain arrivaient à expiration. Selon des sources occidentales, le shah Reza Pahlavi refusa la proposition de BP de renouveler la concession pétrolière. Vraisemblablement, le refus du shah au consortium pétrolier, la montée en puissance de l’Iran considérée à cette époque comme le gendarme du Golfe persique, ont concouru, comme au temps de Mossadeq, à un changement de la stratégie américaine. D’autant plus que Washington a toujours forgé à travers les régimes arabes monarchiques des idéologies militantes islamiques conservatrices, en lutte contre l’athéisme marxiste ou laïque.

Les grèves sans précédent touchant toute l’activité économique de l’Iran notamment le secteur pétrolier au dernier semestre 1978, les troubles qui suivirent, et enfin la destitution du shah et son remplacement par Khomeiny, sont-ils imputés uniquement à la répression et à l’incurie du régime impérial pahlavi ? La question mérite d’être posée. Néanmoins, l’occupation de l’ambassade américaine à Téhéran le 4 novembre 1979 et la prise en otage du personnel vont changer le cours des événements, et entraîner le deuxième événement, la guerre Iran-Irak.

Le troisième événement est lié à la débâcle américaine en Indochine. En effet, après la victoire du Vietnam sur les Etats-Unis, l’effet domino va jouer. Le Laos, le Cambodge, l’Ethiopie, la Somalie et le Nicaragua tombent les uns après les autres.

En 1979, l’URSS intervient en Afghanistan. Pour la première fois, elle sort de sa zone d’influence, déplaçant ainsi le centre de gravité de l’affrontement Est-Ouest de l’Extrême-Orient au Moyen-Orient. Les intérêts américains au Proche-Orient, région gorgée d’or noir, s’en trouvent ainsi directement exposés. Grâce aux moudjahidin afghans et au battage idéologique islamiste nombreux furent les combattants arabes à participer à la guerre contre l’occupant, et l’aide militaire américaine, l’invasion soviétique a pu être contenue puis refoulée en 1988.

L’implosion de l’URSS, qui suivit en 1991, a bouleversé de fond en comble l’ordre longtemps soutenu par la « guerre froide ». Au sortir de celle-ci, des pays arabes, par leur degré de combativité dans les conflits, s’imposent désormais sur l’échiquier proche-oriental.

  • 1. La Syrie qui n’a pas hésité, pour des raisons stratégiques, de rompre la solidarité arabe en développant des relations avec l’Iran en guerre contre l’Irak. Son efficacité pour combattre au Liban l’a rendue un partenaire incontournable dans le règlement des conflits du Proche-Orient. Enfin, grâce à l’appui de la Syrie, le Liban, après l’accord de Taëf du 22 octobre 1989, sort de la guerre intercommunautaire.

  • 2. L’Irak hypermilitarisé, qui a échappé à la défaite face à l’Iran, déploie ses efforts sur la scène arabe.

  • 3. L’Iran, qui sort éprouvé par la guerre mais paradoxalement peu endetté et disposant des revenus appréciables avec le pétrole, envisage un redémarrage rapide de son économie avec l’aide étrangère.

  • 4. L’Egypte, exclue de la scène arabe depuis 1979, soutenue par les Etats-Unis, ne joue plus qu’un rôle de médiateur dans la résolution des conflits régionaux, sans déroger au principe de bonne entente avec l’Etat d’Israël. Telle était la situation à la veille du premier conflit irako-américain.

4. Les contradictions américaines

Elle est bien loin l’aide financière de l’Arabie Saoudite et du Koweït à l’Irak, lorsque, inquiets de la révolution islamique en Iran, ils voulaient endiguer son exportation. Les monarchies du Golfe cherchent maintenant à se défaire du président irakien, devenu un danger pour la paix.

Ulcéré par le peu de reconnaissance que lui témoignent les pays du Golfe et croyant à la bienveillance américaine, le président Saddam Hussein, pour tenter de trouver une réponse aux graves difficultés économiques et financières, nécessaire à la stabilité du régime, joue son va-tout en envahissant le Koweït le 2 août 1990. C’est le début d’un conflit qui, jusqu’à aujourd’hui, n’a pas cessé de causer des souffrances infligées au peuple irakien. Pis, le conflit est en passe aujourd’hui de se transformer en guerre civile.

En février 1991, le monde assiste en direct sur les écrans de télévision, au plus grand bombardement depuis la Deuxième Guerre mondiale : 42 jours de combat aériens avec 106 000 sorties, soit environ 2 500 sorties par jour selon les données occidentales. Jamais pareille orgie de bombes n’a été comme celle qui a plu sur l’Irak entre janvier et février 1991. Les bombardements des coalisés ont largement débordé les objectifs militaires, ils n’ont pas respecté les conventions de Genève, qui demandent de ne pas détruire ce qui ne sert pas à la guerre (centrales électriques, barrage, abris populaires, etc.). Le cessez-le-feu du 3 mars 1991, résultant de la résolution 686, ne met pas un terme au conflit. Un embargo, le gel des avoirs irakiens, et plus tard une série de raids aériens alliés, et même des tirs américains de missiles de croisière sur Baghdad seront encore une autre forme de continuation de la guerre, qui n’ose pas dire son nom. L’Irak en sort très affaibli, 70% de son potentiel de combat sont détruits.

Quant aux Américains, ils peuvent se targuer d’avoir gagné sur toute la ligne, puisque, en sus de détruire le potentiel de combat irakien et une partie de ses infrastructures économiques, ils ont aussi retiré des dividendes appréciables de leurs alliés, notamment de l’Allemagne et du Japon (contributions financières) qui n’ont pas participé à la coalition, et bien évident des pays du Golfe.

La frustration va être profonde pour les pays musulmans et arabes en particulier. La politique « deux poids, deux mesures » des Etats-Unis devient flagrante, voire immorale. Par ailleurs, l’indéfectible soutien américain à Israël, de l’autre, les pays musulmans réduits au rôle de marionnettes qu’on fait et qu’on défait selon les intérêts du moment. Les Etats-Unis ont aussi stationné des forces et matériels militaires appréciables en Arabie Saoudite, une erreur grossière car cette présence à proximité des Lieux Saints va encore aviver des sentiments anti-américains dans le monde musulman. Elle déclenche une « dissidence » de leurs alliés islamistes, c’est-à-dire ceux qui ont combattu l’occupant soviétique, entraînant un changement perceptible de la situation politique au Proche-Orient. A vrai dire, les Américains ne savent pas où ils ont mis les pieds, le chaudron proche-oriental semblable au chaudron balkanique à la veille du premier conflit mondial risque tout simplement de les engloutir, de la même manière qu’ils l’ont été dans la péninsule Indochinoise.

Pour parer précisément à cette éventualité, les Américains mettent en branle un processus de paix qui va donner espoir. Israéliens et Palestiniens signent, à la Maison-Blanche, la déclaration de principes sur l’autonomie des territoires occupés dite « accord d’Oslo ». Le patronage américain au processus d’Oslo devait être une garantie additionnelle, en prouvant, si besoin est, que l’intention est sincère, qu’il n’y a pas deux poids, deux mesures dans l’ordre international. Mais il fallait vite déchanter, les négociations entre Israéliens et Palestiniens dans les années qui ont suivi l’accord, piétinaient, ne se concrétisaient pas, elles débouchent de nouveau, en septembre 2000, sur une seconde « intifadha ». La remise en question de l’accord d’Oslo, la lutte contre le terrorisme et l’embargo de l’Irak démontrent que la situation géopolitique du Proche et du Moyen-Orient est bien plus complexe.

Trop de données et un faible éclairage de la vision américaine sur cette région, une des plus stratégiques du monde. Que veulent les Américains ? L’Irak a priori est hors combat depuis son retrait du Koweït. Les inspections onusiennes sont incessantes, elles ont procédé à la destruction de pratiquement tout le stock d' « armes de destruction massive ». Et même après les événements du 11 septembre 2001, cette volonté américaine de redessiner la carte proche et moyen-orientale laisse perplexe. Quel but poursuivent les Américains ? Et puis quel danger représentent les pays arabes ? Minime. Certes, il y a eu l’effet de surprise du 11 septembre 2001, mais le terrorisme peut toucher n’importe quel pays. Plusieurs pays européens ont été touchés depuis l’invasion de l’Irak en 2003. L’Algérie, prise dans le piège terroriste islamiste, a payé le prix fort, son seul tort a été une crise économique et d’avoir une politique nationaliste.

Les Etats-Unis, bien plus dotés en matière de réflexion stratégique, auraient pu appliquer, en 2003, après la prise de Baghdad, ce qu’ils ont fait par le passé en Europe et au Japon après 1945. L’Irak est un pays très riche en hydrocarbures, un plan Marshall et appliqué sincèrement aurait évité le bourbier dans lequel ils se trouvent actuellement. Leur politique aurait été plus crédible et aurait évité cette tragédie, et ce surcroît de haine. Au lieu de cela, une occupation militaire arrogante doublée d’une mainmise américaine et anglaise sur les gisements pétroliers irakiens, le tout sur un fond de répression sauvage (Falloujah, etc.). Aujourd’hui, le pays est au bord de l’effondrement. La question : pourquoi cette politique ? Quels sont alors les « points de blocage » à une politique constructive ? Et surtout qu’une autre guerre se profile à l’horizon et risque d’embraser tout le Proche et le Moyen-Orient.

5. L’antinomie dans la thèse de Samuel Huntington

Un des points de blocage qui apparaît est la méfiance de l’Occident envers l’Islam, et donc envers les régimes musulmans quels qu’ils soient, monarchique, laïque ou islamiste, surtout depuis la chute du communisme. Ceci n’est pas nouveau, il résulte d’une nébuleuse de xénophobies, qui, toutes, désignent l’Islam comme le grand spectre planant sur l’Occident. Il faut souligner que jusqu’en 1990, l’« ennemi total », l’« axe du mal » était le communisme ». Celui-ci cerné, son corps circonscrit, enfermé derrière le rideau de fer, son accès à l’Occident était presque impossible. Avec la disparition du rideau de fer, l’ennemi communiste a pris des habits capitalistes, a copié le libéralisme et même s’en sort très bien puisque, aujourd’hui, il concurrence sérieusement, sur le plan commercial, les pays libéraux. La Chine, par exemple, est qualifiée de locomotive mondiale, une monstrueuse pompe aspirante de matières premières qui risque à terme de prendre le leadership mondial. La Russie reste un géant énergétique. De plus, son potentiel d’armements balistiques et nucléaires parité avec les Etats-Unis couplé à un renouveau économique l’amène à peser de son poids sur les relations internationales. Seule fausse note pour la Russie, une baisse de natalité. Parallèlement, les peuples d’Islam prennent conscience de leur réalité culturelle et religieuse, ils entendent se démarquer de plus en plus des valeurs occidentales.

Ce n’est pas nouveau, le terrain d’affrontement entre le monde islamique et le monde chrétien relève de longue date, il ne surprend outre mesure, surtout aujourd’hui avec la guerre globale que mène l’Amérique, une guerre essentiellement orientée contre les pays du Golfe arabo-persique. Cette évolution n’est pas passée inaperçue et a trouvé un corps de doctrine. En 1993, un historien américain Samuel Huntington (conservateur) écrit dans un article retentissant(4) : « Mon hypothèse, c’est que la source fondamentale du conflit dans le monde à venir ne sera pas principalement idéologique ou économique. La grande division de l’humanité aura pour source dominante la culture, l’Etat-nation demeurera l’acteur le plus puissant des affaires mondiales, mais les conflits principaux de la politique globale auront lieu entre nations et groupes de différentes civilisations. » Selon Huntington, une alliance islamico-confucéenne est en train de se constituer à travers les réseaux de commerce des armes entre des pays comme l’Iran et la Corée du Nord. Pour résister, en particulier à l’Islam et au confucianisme, l’auteur appelle à un sursaut politique et militaire de l’Occident. Ces thèses ne manquent pas d’un certain réalisme non qu’elles soient justes, mais plutôt entendent donner raison à la superpuissance de continuer à asseoir son hégémonie sur le monde.

Un autre penseur, néo-conservateur, Francis Fukuyama, auteur de la célèbre thèse La fin de l’histoire, avait posé à Samuel Huntington cette question(5) : « Que serait devenue la crise du Golfe si l’Irak avait pu disposer d’armes nucléaires et en équiper ses missiles Scud ? » Huntington lui répondit qu’il faut « limiter l’expansion de la puissance militaire des Etats confucéens et islamiques, stopper la réduction de la capacité militaire de l’Occident, et maintenir la supériorité militaire occidentale en Asie orientale et sud-orientale. (...) L’Occident doit conserver une puissance militaire et économique suffisante pour protéger ses intérêts vis-à-vis de ces civilisations non occidentales ». On comprend pourquoi ces théories et spéculations paranoïaques des néo-conservateurs influent sur l’establishment américain, ils ne peuvent donner que plus d’arguments à l’hégémonisme et donc inévitablement pousser à la confrontation.

Un autre exemple de paranoïa. Dans un document publié par l’assemblée de l’Union de l’Europe occidentale (UEO), on y lit(6) : « Les nouvelles menaces nucléaires pourraient venir de pays du tiers-monde dont les chefs d’Etat peuvent être qualifiés d’irrationnels et par conséquent non sensibles à une dissuasion ils pourraient ne pas suivre la logique adoptée par les Etats-Unis et l’URSS au cours de leurs relations durant la guerre froide. »[Craindre] le monde musulman ? Ou, en d’autres termes : A qui profite ce clash de civilisations ? Clichés et fantasmes sur l’Islam vont devenir, depuis la guerre du Golfe de 1991, une réalité. Ils caractérisent désormais les relations entre pays musulmans et pays occidentaux. Cette suspicion, cette crainte est malheureusement partagée par les deux bords. Cependant, au-delà de l’idéologie et même de l’intérêt que représente le pétrole dans cette région pour l’Occident, on ne peut douter qu’il y a quelque facteur puissant, non-dit, qui motive ce branle-bas de combat anti-musulman. Sinon, pourquoi les décennies passées, une part importante du monde de l’Islam était un allié précieux de l’Occident, puisqu’il a joué comme facteur frondeur contre les forces communistes. Quel est alors ce facteur qui met en ligne de mire.

Quel est alors ce facteur qui met en ligne de mire le monde musulman, ou, en d’autres termes, à qui profite ce clash de civilisations ? Dans les années 1970 et 1980, on a beaucoup parlé du « déclin américain ». Paul Kennedy, dans son ouvrage The Rise and Faïl of Great Powers (1988), a tenté de l’expliquer par le poids des responsabilités politiques de la première puissance mondiale, le complexe militaro-industriel, en particulier, drainait cerveaux et capitaux au détriment du reste de l’économie qui en devenait moins compétitive. Il donna l’exemple du Japon, qui, libéré du poids de l’effort de défense, a plus réussi jusqu’à devenir le principal rival économique des Etats-Unis. Une autre thèse de Samuel Huntington, répond à celle de Paul Kennedy. Il explique que « le consumérisme et non le militarisme est ce qui menace l’économie américaine ». Il dit que « le déficit commercial n’est à ses yeux que le revers de la médaille de l’énorme appétit de consommation des Américains, Ainsi, s’explique la forte croissance des années 1990, mais aussi le niveau d’épargne particulièrement faible. Le taux d’épargne des ménages n’est jamais supérieur à 5% dans les années 1980-1990, il devient même négatif en fin de période. Tout se passe comme si les Etats- Unis vivaient depuis trop longtemps à crédit, au risque de compromettre l’avenir ».

A notre sens, les thèses de ces deux historiens sont toutes deux justes, elles ne s’opposent qu’en apparence. Quand on pense aux 725 bases américaines dans le monde à financer, aux moyens logistiques considérables (maintenance, renouvellement de l’armement, etc.) pour le maintien de leur niveau opérationnel, on comprend pourquoi bon an mal an, elles nécessitent un budget de financement faramineux : plusieurs centaines de milliards de dollars. Ce budget adossé au consumérisme américain dont une bonne partie à crédit, difficilement remboursable, a un impact direct sur la dette extérieure nette américaine. Le solde de cette dernière est désormais négatif, les Etats-Unis ont été pour la première fois, depuis 2005, des payeurs nets de revenu de facteurs. Cela veut dire que plus le déficit courant augmente plus les Etats-Unis doivent débourser des dividendes au reste du monde qu’ils n’en reçoivent. Au train où vont les déficits courants et la dette extérieure et si les Etats-Unis ne font pas l’effort de réajuster leur économie aux nouvelles donnes, ce n’est pas le clash des civilisations mais plutôt le clash de l’économie américaine qui poindra dans quatre ou cinq années, à l’image de ce qui s’est passé pour l’ex-URSS en 1990-1991. Les Etats-Unis ne peuvent vivre indéfiniment à crédit, le financement extérieur tôt ou tard atteindra ses limites, par conséquent le dollar dopé par le financement extérieur risque le même sort que ce qui fut pour la rouble soviétique en fin de règne de l’empire soviétique.

Au vu de cette argumentation, il apparaît dans le raisonnement de Samuel Huntington, une « antinomie ». Visible, en effet, du seul fait qu’il prêche d’un côté une mise en garde contre la menace du « consumérisme » qui plane sur l’économie américaine, de l’autre, une lutte contre « l’expansion de la puissance militaire des Etats confucéens et islamiques ». Une thèse et une antithèse qui se résout par le « clash des civilisations ».

En réalité, en évitant, ce qui est perceptible dans son raisonnement, d’inclure l’effort de défense américain dans le déséquilibre économique américain et d’en faire même de celui-ci le fer de lance de la politique étrangère américaine, cette thèse « de consommer moins mais de se militariser plus » revient ni plus ni moins à prôner une « économie de guerre ». Ce qui revient à faire fi des effets de la mondialisation, Huntington oublie que le monde d’aujourd’hui n’est plus le monde d’antan, l’économie et même la militarisation sont globalisées. La puissance américaine repose sur plusieurs centaines de bases essaimées dans le monde, ces bases et ces flottes de combat sont des sentinelles avancées qui veillent sur l’ordre américain. Pour financer armadas, arsenaux et bases-vie dans le monde, cette puissance US passe obligatoirement par l’ouverture économique de son marché aux pays alliés et non alliés. Le paradoxe de cette puissance est que, sans le déficit et sans financement extérieur, on ne voit vraiment pas comment la militarisation (selon Samuel Huntington) pourrait être soutenue. Cette synthèse « de consommer moins mais se militariser plus » supposée se résoudre par un clash de civilisations est tout simplement « impossible ». Pour qu’elle soit possible, il faut que la puissance américaine tire d’elle-même sa puissance militaire, c’est-à-dire ne finance pas ses déficits commerciaux et budgétaires par précisément les « Etats confucéens et islamiques ». On ne peut, d’un côté, demander aux Chinois et aux Arabes des milliards de dollars pour financer le déficit en « consumérisme » et le déficit du « financement de ces 725 bases américaines dans le monde », de l’autre, leur déclarer le « choc de civilisations ».

6. L’aire arabo-persique islamique

La théorie en vogue, le clash des civilisations, ne montre pas toutes ses failles. Tout d’abord, elle passe sous silence les Etats confucéens et reste orientée essentiellement sur une seule direction, le monde musulman. L’aire arabo-persique islamique, où se trouvent les plus grands gisements de pétrole du monde, occupe le devant de la scène mondiale, sur tous les plans : politique, économique, médiatique, etc. Ce n’est pas un hasard, si cette aire se trouve sous les projecteurs des médias, c’est dire qu’on ne peut oublier l’importance stratégique de cette région centrale qui va de l’Asie centrale au versant africain. De son évolution dépendra la nouvelle redistribution des cartes du monde, d’elle se jouera en grande partie la destinée du XXIe siècle.

On comprend dès lors pourquoi les grands décideurs politiques occidentaux ont adopté cette idéologie, non seulement pour faire accroire à l’opinion occidentale que le monde civilisé, c’est-à-dire « judéo-chrétien » se trouve face à une hydre « islamique » qui refuse les valeurs universelles (liberté, démocratie, modernité, etc.) mais pour montrer qu’elle repose sur des facteurs crédibles : faiblesse des régimes politiques, division politique des Etats, retard technologique, démocratisation limitée et contrôlée, archaïsmes, sont autant de repoussoirs contre l’Occident.

De l’autre côté, c’est-à-dire des différents mouvements djihadistes en Irak et en Afghanistan, ils voient dans l’Occident, depuis la guerre du Golfe en 1991, un monde de barbarie et d’injustice à l’encontre de l’Islam et des pays musulmans. La guerre en Irak apparaît alors comme objectif et légitimation d’un combat contre l’occupation étrangère. La violence « libératrice », que l’on constate aujourd’hui de part et d’autre des parties en guerre, est aussi liée aux conflits asymétriques, c’est-à-dire aux rapports de forces inégaux qui se distinguent d’une guerre classique. De plus Les forces américaines comme les contingents occidentaux qui les appuient, sont conscients que l’objectif géostratégique qu’ils se sont donné ne repose sur rien de tangible.

Des guerres précédentes à l’image des guerres coloniales, ou plus récente la guerre du Vietnam, l’occupation soviétique de l’Afghanistan, montrent, si besoin est, l’inanité de leurs actions coercitives contre des pays souverains. En s’embourbant en Afghanistan et en Irak, l’idéologie huntingtonienne ne peut que se retourner contre les Américains et leurs alliés. Pour les musulmans, ce clash s’est transformé en champs de bataille idéaux entre « forces du mal judéo-chrétiennes » qui agressent le monde musulman et les « forces islamiques ou forces du bien » qui défendent les musulmans contre l’envahisseur extérieur. A vrai dire, cette poussée islamiste n’exprime en fin de compte que des sentiments nationalistes nonobstant les errements islamistes en Egypte et en Algérie, relents de la guerre froide. L’Occident le sait très bien comme il le voit en Palestine, la victoire du mouvement Hamas aux élections législatives le doit au recul du Fatah face aux exigences sans cesse renouvelées d’Israël. C’est ainsi que devant l’incapacité de juguler ces mouvements djihadistes, les Américains de plus en plus cherchent à contourner cet obstacle en penchant pour une autre idéologie tout aussi utopique que la première, le Grand Moyen-Orient (GMO).

7. Conclusion

Le monde est aujourd’hui à la croisée des chemins. De part et d’autre de l’aire arabo-persique, des blocs se forment, les partenariats tant de l’Occident dont les Etats-Unis travaillent sans cesse le degré de compétitivité que du renouveau de la Russie et surtout de la Chine avec sa nouvelle stature dans la géopolitique asiatique et mondiale ; tout plaide à dire que la compétition va être rude et le développement des relations internationales incertain.

Cela étant, l’unilatéralisme de la première puissance mondiale en Irak était dicté précisément par le désir d’ériger une ceinture stratégique contre les ambitions russo-chinoises sur cette région. Les attentats du 11 septembre 2001 ont été le maillon qui manquait à la mise en œuvre de cette stratégie. La guerre en Afghanistan avec la fin du régime taliban en 2002, suivi de la chute du régime dictatorial irakien en 2003, ont été un premier succès. Les problèmes ont commencé à apparaître pour les Etats-Unis, avec la montée en puissance de l’insurrection armée irakienne. Tous les plans américains ont été faussés et même en Afghanistan où l’Otan a du mal à contenir une nouvelle insurrection taliban en 2006. Si la guerre intercommunautaire qui se déroule en Irak est en faveur de l’occupation américaine puisqu’elle noie l’insurrection armée dans l’antagonisme chiite contre sunnite, il n’en demeure pas moins que plus le conflit s’exaspère plus il risque de mettre à néant tous les plans américains. Le conflit est fortement médiatisé, les pertes américaines augmentent en ampleur, toutes ces données préfigurent un nouveau désastre pour la politique américaine dans la région.

Reste bien évidemment la crise iranienne, et là encore, engager un autre processus de l’unilatéralisme américain dans la région, en optant pour une guerre « préventive » contre l’Iran risquerait non seulement d’embraser la région, d’amener l’Europe à se désolidariser des Etats-Unis même de l’Afghanistan (crise de l’OTAN), mais surtout de créer un nouveau syndrome vietnamien. D’autant plus que la Chine partage les préoccupations russes devant l’implantation de bases américaines dans la région moyen-orientale. Si les bases nouvellement acquises en Asie centrale par les Etats-Unis constituent un pôle stratégique pour la sécurité de la région, avec la création d’une force d’intervention rapide, on peut penser, comme le définissent des stratèges, que cette intrusion de l’OTAN au Moyen-Orient sous le couvert de la lutte contre le terrorisme, cherche à opérer un « encerclement de la Chine ». Mais il est peut-être plus plausible de penser que cette intrusion cherche à protéger à l’Est l’aire arabo-persique vitale pour la superpuissance. Ainsi, l’Afghanistan apparaît comme une « ligne rouge » délimitant l’influence chinoise, aujourd’hui débordante grâce à l’émergence d’une diplomatie active.

Cette implantation occidentale en Asie centrale entend préserver l’avenir, surtout avec l’essai nucléaire de la Corée du Nord et le risque d’une course aux armements nucléaires en Asie. Si celle-ci se réalise, les Américains procéderaient à un repli stratégique, le Moyen-Orient serait alors la ceinture idéale et en même temps un point d’attache des forces américaines. Une contrainte, cependant, les Etats-Unis pourront-ils réduire leurs déficits jumeaux (commercial et budgétaire), donc leur « consumérisme » et leurs « dépenses militaires et la diminution de leurs bases dans le monde » comme cela a été pour l’ex-Union soviétique. Sans cela, les Etats-Unis vont aller droit au mur. Une dette extérieure nette qui aurait atteint un point de non retour entraînerait la fin des financements extérieurs.

Une dévaluation du dollar bien qu’elle ait déjà commencé, nettement visible depuis quatre années, sera la plus grande catastrophe. Le monde entier sera touché, il sera difficile de parler de siècle américain ou de siècle asiatique, ce sera simplement, après une courte euphorie, un début de siècle en berne. Pourquoi au lieu d’un « clash de civilisations » stérile qui met le monde en péril, à commencer par les Etats-Unis, ne pas trouver des solutions pacifiques aux conflits en cours à même de diminuer les dépenses américaines et stabiliser un dollar de plus en plus discrédité ?

Bibliographie :

1. Washington. Agence Reuters. 19 octobre 2006
2. Washington (AP). 12 novembre 2006
3. Incertitudes du rapprochement entre les deux Corées. Le monde diplomatique. 01/2006
4. Samuel P. Huntington, « The Clash of Civilisations ? » Foreing Affairs, vol. 72, no 3, 1993
Version française, Paris, été 1994.
5. Francis Fukuyama, « Changed Days for Any Puritanian Dictator », The Guardian Weekly, 21 avril 1991
6. The Role and Future of Nuclear Weapons, Report of the Defense Committee submitted by Mr De
Decker, Assemblée de l'Union de l'Europe occidentale, Doc. 1420, 19 mai 1994

 

Liens :

www.medjdoub.com

1ère partie, 25 décembre 2006 : http://www.elwatan.com/spip.php?page=article&id_article=57107
2ème partie, 26 décembre 2006 : http://www.elwatan.com/spip.php?page=article&id_article=57186
3ème partie, 27 décembre 2006 : http://www.elwatan.com/spip.php?page=article&id_article=57274

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